Patrons indé et grossophobie

Je suis grossophobe, vous êtes grossophobe. Notre société est grossophobe.  Les gros.ses sont moins bien soigné.e.s car le poids sera toujours la première solution qu’un.e médecin avancera lors d’une consultation et ce peu importe sa spécialité et la raison pour laquelle iel est consulté (ex : vous avez une angine ? vous avez déjà pensé à perdre du poids ?).  L’équipement n’est pas ou peu adapté aux personnes grosses, que ce soit l’équipement médical (rien que pour le tensiomètre, appareil tout bête, qui sont souvent trop petit et du coup très douloureux), urbain ou quotidien (sièges dans les avions, les cinémas, etc…). Nous sommes dans une société qui valorise la perte de poids peu importe ses raisons (qui n’a jamais été félicité.e après une perte de poids due à une dépression, une maladie, etc… ?), qui valorise la culture du régime même si cela peut mettre en danger la santé des personnes et que ça n’est pas efficace (par contre, c’est très efficace pour fait mincir votre compte en banque). Les gros.ses subissent aussi une discrimination à l’emploi (renforcée par la représentation clichée des gros.ses dans les médias, le cliché du gros fainéant et qui ne fait que s’empiffrer).

Diet-Culture
La culture du régime : un système qui attache plus d’importance au poids, à la forme et la taille qu’à la santé et au bien-être.

Après cette rapide mise au point, je vais passer au cœur du sujet de cet article, qui est un morceau de la petite pointe de l’iceberg de la grossophobie, les grandes tailles dans la couture et précisément chez les indies. J’avais déjà fait un petit état des lieux l’an dernier parmi les marques de patrons indépendantes en France (et hormis la découverte d’une marque supplémentaire, rien n’a bougé en presque un an) et avait gentiment râlé sur le manque flagrant de diversité dans le choix des tailles.

 

taille
Issu de l’article https://clickndress.com/news/2016/7/5/tailles-de-vetements-et-tailles-des-francaises-une-offre-adaptee-a-la-realite

Je ne sais pas si vous suivez la communauté couture anglophone, mais récemment (il y a presque deux semaines) il y a eu une grosse discussion sur la grossophobie du milieu et notamment des marques de patrons indépendante (que j’abrégerai par « indé’). Tout à commencé par un article de SBCC pattern sur pourquoi les grande tailles ne sont pas toujours présentes parmi les patrons indé’. SBCC pattern est une marque de patron pour petites et grandes tailles (leur tableau des tailles va du 0 au 28, soit grosso modo du 30 au 62/64 en taille française). Je ne vais pas vous paraphraser l’intégralité de l’article, mais en gros, faire des grandes tailles c’est compliqué et ce malgré le besoin et le potentiel marché que représente les grandes tailles parce que :

  • c’est dur de grader les patrons au delà d’une certaine taille
  • ça coûte plus cher (parce que le patron prend plus de place où sera divisé en deux et demandera plus de test)
  • ça demande plus de tissus (pour les tests)
  • ça demande plus d’expertise (parce qu’apparemment les gros.ses n’existaient pas avant alors on découvre…)
  • et le meilleur pour la fin : les grande tailles en sont pas “standard”, la morphologie des gros.ses serait moins proportionnelle et plus difficile.

En gros, il ne faut pas être trop méchant.e avec les marques de patrons indé’, elles ne font pas exprès d’exclure les grandes tailles, elles font ce qu’elles peuvent avec nos corps difficiles et pas standards et avec le peu de ressources disponible.

Cet article a provoqué beaucoup de réactions, d’abord de beaucoup de personnes (dont des marques de patrons) reconnaissantes et se reconnaissant dans les lignes de SBCC pattern. Clamant qu’elles n’excluaient pas à dessein, mais que les grande tailles sont compliquées, difficiles, techniques, bref… on a compris, c’est pas de votre faute. Et ensuite la communauté grande taille s’est mêlée à la conversation (après tout, elle est la première concernée) et a un peu remis les point sur les i. Suite à ça, beaucoup de marques se sont réveillées et ont annoncé réfléchir à étendre le choix de tailles disponible (et pour ça, je pense qu’on peut très chaudement remercier Cashmerette d’avoir mis les pieds dans le plat et d’avoir répondu à tou.te.s celleux disant que les ressources manquaient qu’elle serait ravie de partager les données recueillies grâce au Curvy sewing collectif). Vous pouvez les retrouver sur la storie permanente intitulée « Fat inclusivity » du compte instagram de Rare device.

J’aimerais que cette discussion arrive sur la sphère indé’ francophone et qu’elle provoque autre chose que les éternels “c’est compliqué” et “on vous entend mais soyez patient.e.s”. D’ailleurs, pour revenir plus précisément sur ce genre de réponse que je lis ici ou là quand la question des tailles surgit dans la sphère francophone, ça me rappelle un peu trop le tone policing (le tone policing, c’est lorsqu’une injustice est pointée du doigt les gens s’attarde sur la forme par laquelle cette injustice et dénoncée – le ton – plutôt que sur le fond, déplaçant le problème sur la façon de la dénoncer et occultant bien souvent le problème évoqué). On sait que c’est compliqué, on s’embête très souvent à agrandir des patrons qui ne sont pas à notre taille. Oui, on perd un peu patience surtout quand on se rend compte que le dire gentiment ne fait pas bouger grand chose. Les gros.se.s ne sont pas mystérieusement apparu.e.s ces dernières décennies, c’est juste que VOUS avez choisi de les ignorer.

Chères marques de patron indé, les lignes suivantes s’adressent plus particulièrement à vous.

Concernant le manque de ressources, je pense que nous pouvons tou.te.s remercier Cashmerette et que vous pouvez vous tourner vers elle pour la questionner sur ces données qu’elle a proposé de partager. D’ailleurs, je pense que le Curvy sewing collective peut être une bonne plateforme pour étendre un peu vos horizons, et chercher des testeur.euse.s (et si vous êtes anglophobes, la communauté francophone Thread and needle est là !). Adressez-vous à votre communauté, vous avez surement des client.e.s qui ne rentrent pas dans l’éventail des tailles que vous proposez (et je rappelle quand même que sur la quarantaine de marques que j’ai répertoriées sur ce tableau, seule une dizaine va au-delà de la taille 48, on en perd la moitié quand on veut coudre du 54 ou plus et on a rien au delà du 56). Ajoutez divers tutoriels pour l’ajustement à la morphologie de chacun.e (comment grader entre les tailles, les différents FBA – full biceps/bust/butt adjustment – etc…), ce sont des ajustements que toutes personnes ne correspondant pas à une taille unique fera, ça n’est pas différent pour les gros.se.s.

La diversité est importante. Si vous n’avez pas les moyens de trouver des modèles de tailles différentes (et couvrant largement votre éventail de tailles disponible, voir au delà), n’hésitez pas à partager et à mettre en avant les réalisations des couturier.e.s sur les réseaux. Beaucoup de marques créent des mot-dièses (hashtag) à chaque sortie de patrons sur Instagram, c’est mon outil principal quand je veux trouver d’autres versions des vêtements cousus que celles présentées par le patron. D’ailleurs, beaucoup de marques mettent en avant les réalisation des couturièr.e.s, alors faites un effort et diversifiez les personnes représenté (la sphère couture d’Instagram n’est pas l’apanage des femmes cis, blanches, minces, trentenaires et hétéro !). Soyez inclusif ! La diversité des représentations comptent !

representation matters

Faites attention à votre langage. Gros, n’est pas un gros mot, c’est un adjectif. Arrêtez (ou du moins réduisez) avec les euphémismes, “ronde”, “enveloppée”, “pulpeuse” (d’ailleurs, pulpeuse renvoie à une certaine morphologie de la grosse, celle qui a du cul, des seins et la taille fine, celle qui est acceptable car elle reste désirable aux yeux des hommes), “formes généreuses”, “vraies formes de femmes” (d’ailleurs, c’est quoi le but de celui-ci ? on est pas une femme si on a pas de forme ? y a des fausses formes de femmes ?). Prenez garde à la façon aussi dont vous parlez des grandes tailles, déjà séparer tailles standards et grandes tailles peut sembler une aberration quand on demande plus d’inclusivité, parce que cette classification exclue les grandes tailles, elles ne sont pas “standards”, elles sont à part, hors norme. Mais cette différence est faites parce NOUS excluons les grandes tailles des tailles standards.

gros_nest_pas_un_gros_mot
Gros n’est pas un gros mot – couverture du livre écrit par deux personnes du collectif Gras politique (je ne saurais que trop vous conseiller de lire ce livre)

Je finirais enfin par plusieurs liens d’articles parus ces derniers jours ou de sites, tous anglophones, mais qui j’espère permettront de pousser un peu plus la réflexion autour de la grossophobie et du manque d’inclusivité du milieu de la couture.

PS : Coïncidence ou pas, mais peu avant, sur Instagram également, il y a eu beaucoup d’émulation sur le racisme au sein de la communauté tricot. Écoutons nos adelphes racisé.e.s quand iels dénoncent le racisme qu’iels rencontrent. Je vous invite à jeter un œil aux stories permanentes de :

  • Sukrita : « Racists knitters » elle y reporte notamment les témoignages de racisme que les personnes racisées (traduction de POC : person of colour) subissent dans la communauté du fil (« Fiber community »).
  • Grace Anna Farrow
  • Thecolormustard

 

7 réflexions au sujet de « Patrons indé et grossophobie »

  1. Comme je suis d’accord.Merci, j’ai suivi cette discussion en anglais. Je souhaite que tu sois entendue. Je me trompe peut-etre mais j’ai l’impression que la couture en France est encore plus excluante que dans les pays anglo-saxons. En tant cinquantenaire bien tassée taillant un bon 46 en PAP, j’ai peine à m’y retrouver. Je suis très heureuse de m’être fait de nouvelles copines récemment avec #sewover50.Je suis bien contente de parler anglais sans quoi la couture ne serait pas ce qu’elle est pour moi.

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    1. En France, les tailles sont bien plus excluantes qu’aux Etats-Unis et en Angleterre. En fait, en France on passe en grande taille après le 46, alors que j’ai l’impression qu’on passe en grande taille après le 50/52 (les patrons des Big 4 – Simplicity, New look, etc… vont jusqu’au 50/52)aux Etats-Unis/Angleterre.

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  2. Coucou Garak, ces réflexions sont comme l’année dernière, toujours très intéressantes… Je trouve que tes réflexions pourraient d’ailleurs être généralisées à pleins de domaines. Il y a ceux « dans la moyenne », et si tu n’ y est pas, si tu ne veux pas être exclu du groupe, on te donne limpression qu’il n’y a quune seule possibilité: espérez rejoindre le troupeau. C’est valable aussi pour des choses moins « clichées » que le racisme ou l’orientation sexuelle: le fait de choisir de ne pas être en couple, si tu es en couple la différence d’âge, le choix de ne pas pas avoir d’ enfants… que dire du choix de vouloir rester gros(se)?!! La différence exclu. Les choix differents font peur. C’est fort dommage d’arriver à cette conclusion en 2019…

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    1. Bonjour Charlie !

      La culture du régime est tellement forte que c’est difficile de « je ne veux pas mincir » sans être taxé de faire la promotion de l’obésité (c’est ce qui arrive d’ailleurs à beaucoup de militant.e.s et personnes qui essaient simplement d’occuper l’espace en montrant leur corps et d’amener de la diversité dans les représentation). Alors qu’au final, les régimes sont dangereux pour la santé et inutile et ne font qu’entretenir ce cycle de perte et reprise de poids.

      C’est ce que j’essaie de faire depuis 2/3 mois, après avoir vu une diététicienne très bienveillante (qui m’a fait travailler sur la satiété, etc…) et après plus de 6 mois à stagner au même poids, j’ai arrêté de la voir et décidé d’écouter mon corps qui a l’air de bien se trouver au poids où je suis. J’essaie de faire pareil pour le sport, faire du sport parce que j’en ai envie et pas parce qu’il le faut, le sport-plaisir plutôt que le sport-punitif !

      Mais oui, de manière générale on a besoin de plus de diversité pour tout ! Les choix différents font peur. Mais selon moi, c’est parce que les gens se sentent jugés quand ils se retrouvent face à une personne qui fait des choix différents des leurs et de la norme qu’impose la société. Quand je dis aux gens que je ne veux pas d’enfant (enfin, je ne le dis plus tellement maintenant, parce que je sais que ça va être relou), beaucoup se sentent attaqués dans leur choix, comme si je jugeait le fait qu’eux en aient fait et ils se braquent et donc ils critiquent moins (alors que j’en ai un peu rien à faire de ce qu’ils font).

      Bref, on aurait grandement besoin de plus d’empathie et de bienveillance !

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      1. Oui tout à fait d’accord avec toi… ça rassure les gens que tu prennent la même décision qu’eux car dans le cas contraire, ils se sentent jugés sur leur propre fonctionnement. Alors que comme tu le dis si bien, ils font bien comme ils veulent ! Empathie et bienveillance sous toutes ces formes oh oui, c’est tellement rare !

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